Chaque fin d’année produit sa liste de tendances. La plupart se ressemblent : une énumération d’outils à tester, sans hiérarchie ni point de vue. Ce n’est pas l’exercice qu’on a voulu faire ici. Ce qui nous intéresse, ce sont les mouvements de fond — ce qui change dans les usages, et pourquoi.
Notre lecture tient en une phrase : plus on ajoute de technologie, plus le besoin de lien réel devient un facteur de performance. Le marché avance par tendance et contre-tendance, quasiment en miroir. L’hôtellerie en est la meilleure illustration : d’un côté des établissements où l’on gère tout son séjour, de l’arrivée au départ, sans croiser un seul salarié ; de l’autre des lieux qui ouvrent en pleine forêt et affichent le « zéro wifi » comme argument principal. Les deux fonctionnent. Comprendre cette tension, c’est ce qui permet de choisir sa position plutôt que de la subir.
1. L’IA et le web conversationnel
L’IA ne remplace pas le web, elle ajoute une couche de synthèse par-dessus. L’information est désormais digérée avant d’arriver à l’utilisateur — un utilisateur pressé, et peu fidèle.
Google contre les LLM : pas un duel, une répartition des rôles
Contrairement à ce qu’on annonçait, les modèles de langage n’ont pas tué la recherche classique. En France, le volume de requêtes Google est passé de 60 milliards en 2024 à près de 70 milliards en 2025. Les deux usages se complètent :
- L’exploration passe par l’IA. Dès qu’une question se décompose en sept ou huit sous-questions — organiser un road trip de quinze jours au Japon, par exemple — l’utilisateur délègue la structure au LLM.
- La vérification revient sur Google. Une fois le plan posé, on va chercher les avis, les notes, les horaires, et on achète.
GEO et publicité : le contenu reste le socle
Le SEO n’est pas mort, il a changé de fonction : il alimente les données que les LLM utilisent. Sans site correctement structuré, vous n’existez tout simplement pas dans leurs réponses. Côté monétisation, deux stratégies opposées se dessinent : OpenAI a fixé un ticket d’entrée publicitaire à 200 000 $ aux États-Unis pour apparaître dans les réponses, quand Perplexity revendique au contraire une neutralité totale. On verra laquelle tient.
Nos agents RAG
63 % des moins de 25 ans utilisent déjà les chatbots au quotidien. On a donc testé le déploiement d’agents RAG sur un site client, avec une méthode assez simple :
- un modèle souverain européen (Mistral AI), plus juste sur les nuances culturelles ;
- branché sur une base de données propriétaire — vos PDF, fiches techniques, contenus internes.
Le résultat est une réponse précise, sourcée, sans hallucination. Et surtout : l’IA ne renverra jamais vers un concurrent depuis votre propre interface.
Ce qui arrive derrière : les World Models
On suit de près le glissement des LLM vers les « World Models », porté notamment par Yann LeCun — dont la start-up a été valorisée 3 milliards de dollars en vingt-quatre heures. Le principe change : ces modèles apprennent par l’observation vidéo, pas par le texte. L’écart d’échelle donne le vertige. Un enfant entre 0 et 4 ans absorbe, rien qu’en regardant le monde autour de lui, plus de données que n’en contient tout l’internet textuel. C’est probablement là que se joue la suite : une IA qui comprend par l’image et l’action, plus seulement par la syntaxe.
2. Le retour de l’artisanat créatif
60 % du web intègre de l’IA en 2025. Dans cet océan de contenus interchangeables, la rareté devient l’actif le plus précieux. La machine produit du correct à l’infini ; c’est justement ce qui rend le remarquable si visible.
La leçon des campagnes de Noël
Coca-Cola a sorti un remake 100 % IA de son spot historique. Techniquement irréprochable, émotionnellement vide — et mal reçu. Apple a fait l’inverse : marionnettes physiques, chorale réelle, logo griffonné à la main. En France, le « Loup » d’Intermarché confirme la même chose : un récit universel, incarné, l’emporte sur la performance algorithmique.
Trois choses que l’IA ne sait pas faire
- Le prisme culturel. Les nuances européennes résistent mal à l’uniformisation anglo-saxonne des modèles dominants — un des intérêts de Mistral.
- L’instinct et le risque. Un modèle produit une moyenne statistique. Par construction, il ne prendra jamais le pari créatif qui dérange.
- L’identité verbale. L’IA structure un fond en dix minutes. Sur la forme, elle cale. Une voix de marque, un héritage sémantique, ça ne s’improvise pas et ça ne se calcule pas.
L’IA comme point d’arrivée
Kyriad a fait un choix intéressant : envoyer les utilisateurs directement vers une interface ChatGPT personnalisée aux couleurs de la marque, en court-circuitant le parcours web classique. Le site n’est plus la destination, la conversation l’est.
3. Réseaux sociaux : du social commerce au social search
Près de 3 heures d’écran par jour chez les moins de 25 ans. À ce niveau d’usage, les réseaux ne sont plus des médias, ce sont des plateformes de service.
L’achat sans friction
Apple Pay et Google Pay ont réglé la question de la confiance. Le paiement se fait en deux clics, et 45 % des jeunes achètent désormais sans jamais quitter Instagram ou TikTok. Remplir une adresse de livraison est devenu un obstacle réel — pas une formalité.
La recherche se déplace
33 % des utilisateurs cherchent aujourd’hui un restaurant ou un service directement sur les réseaux. Ça change la façon d’écrire : on quitte la logique du hashtag, devenu un outil purement marketing, pour une stratégie de mots-clés dans les légendes. Les algorithmes lisent vos textes comme des moteurs de recherche. Si votre lieu doit être instagrammable pour exister physiquement, votre texte doit être trouvable pour exister numériquement.
Les micro-communautés
L’engagement de masse s’effondre, la niche gagne. Strava en est l’exemple le plus net : un réseau de sportifs où les « kudos » et l’appartenance produisent un taux d’interaction sans commune mesure avec celui des plateformes généralistes.
4. La bataille de l’attention
2,7 secondes : c’est la durée d’un hook. Face à ça, la réponse habituelle a été le volume — le content marketing a été multiplié par quinze. C’est une impasse.
Ce qu’on recommande, on l’appelle le « yo-yo » éditorial. Concrètement : arrêter la publication hebdomadaire par obligation, et concentrer les moyens sur quelques temps forts, préparés avec le soin d’un générique Netflix — qui est devenu, qu’on le veuille ou non, l’étalon visuel attendu. Entre ces pics, le silence n’est pas un trou dans le planning. C’est une respiration, et un antidote assez efficace au FOMO ambiant.
L’enjeu n’est plus de dire ce qu’on est, mais de signifier quelque chose. Et une fois l’attention captée, encore faut-il la mériter : sans profondeur derrière l’accroche, on l’a perdue en trois secondes de plus.
5. Du greenwashing au storyproving
Acheter est devenu un geste politique. Neuf consommateurs sur dix attendent un engagement réel. Le déclaratif ne suffit plus, il faut de la preuve.
- Patagonia reverse l’intégralité de ses bénéfices. Radical, et vérifiable.
- IKEA publie les données énergétiques réelles de chacun de ses bâtiments, y compris celles qui ne l’arrangent pas. C’est cette dernière partie qui rend le reste crédible.
L’imperfection comme signature
Le succès de BeReal et la vague « Instagram vs Reality » disent la même chose. On s’attache à une marque comme à quelqu’un : pour ses partis pris, ses aspérités, parfois ses défauts. Une marque parfaitement lisse ne provoque rien, et ne rien provoquer est le vrai risque.
Une question à se poser
On la pose à chaque dirigeant qu’on accompagne : quel vide laisseriez-vous si vous disparaissiez demain ? Quand la réponse hésite, l’engagement hésite aussi.
Une tendance se copie en ouvrant Instagram. Ce qui ne se copie pas, c’est la compréhension de ce qui la produit. En 2026, l’IA sera partout — c’est précisément pour ça qu’elle ne sera plus un avantage. Ce qui fera la différence, c’est ce qu’on met derrière : de l’émotion, de la preuve, et quelqu’un pour en répondre.